Les difficultés industrielles d’EADS tournent à la crise de confiance

LE MONDE | 16.06.06 | 14h43 • Mis à jour le 16.06.06 | 21h01

La crise boursière traversée par EADS à la suite d’un nouveau report des livraisons de l’A380 révèle deux problèmes : celui du système d’information à l’intérieur du groupe franco-allemand d’aéronautique et de défense, et les aléas liés à l’industrialisation du programme de l’avion géant.

Les uns après les autres, actionnaires et dirigeants d’EADS affirment avoir été mis très tard au courant de l’ampleur des difficultés d’Airbus. Comme Lagardère, DaimlerChrysler a indiqué, jeudi 15 juin à l’agence allemande DPA, qu’il avait été surpris des problèmes d’Airbus et qu’il n’en avait pas connaissance lorsqu’il avait réduit sa participation de 30 % à 22,5 % début avril, au moment où le groupe était par ailleurs profondément secoué par l’affaire Clearstream.

ENCADRE: L’AMF enquête depuis “plusieurs semaines” sur le titre EADS
L’Autorité des marchés financiers (AMF) a indiqué, vendredi, dans un bref communiqué, qu’elle enquêtait “depuis plusieurs semaines sur le marché du titre EADS”. “Les événements les plus récents seront examinés dans le cadre de cette enquête”, a-t-elle seulement précisé.
Une telle enquête a notamment été réclamée par l’Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam) et sa présidente Colette Neuville, pour qui les cessions de titres des dirigeants d’EADS n’ont “pas l’air de pouvoir être une coïncidence”. – (Avec AFP)

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Sur Europe 1, vendredi, Noël Forgeard, le coprésident d’EADS, reconnaissait avoir été prévenu “courant avril” des retards dans la fabrication de l’avion A380, mais qu’ils semblaient alors “redressables”. “Le travail approfondi a abouti le 13 juin à un constat qu’on a publié le jour même.” Il a reconnu qu'”à l’évidence” les systèmes de contrôle et d’alerte n’avaient pas bien fonctionné. “Il y a une sonnette d’alarme qui ne s’est pas déclenchée”.

Selon le coprésident du groupe et ancien patron d’Airbus, il s’est créé un énorme goulet d’étranglement dans le processus de fabrication. L’origine des problèmes serait en amont, c’est-à-dire sur les sites de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et de Hambourg, en Allemagne, où sont fabriqués des tronçons d’avions. Insuffisamment équipés, il faut les modifier lors de leur assemblage, ajouter des câblages pour répondre aux demandes d’aménagement spécifique des compagnies aériennes pour les sièges des passagers (téléphone, console de jeux, écrans…). D’où l’engorgement.

“La direction du programme A380 n’est pas en cause, en revanche dans certaines usines il y a des responsabilités engagées”, indique M. Forgeard. Dans son édition du vendredi 16 juin, la Süddeutsche Zeitung souligne que si l’usine de Hambourg est responsable de l’aménagement intérieur des A380, les plans pour le câblage viennent de Toulouse.

PLUS-VALUES

Selon le journal, des”spécialistes du secteur présument qu’à travers l’incident les rapports de pouvoir à l’intérieur d’Airbus pourraient se déplacer, ce qu’un porte-parole a cependant rejeté”. Si Gustav Humbert, le patron d’Airbus, est “sous pression” pour régler le problème de livraisons, il “peut espérer le soutien des compagnies aériennes” intéressées par le maintien d’une position équilibrée entre Boeing et Airbus. Il ne veut pas polémiquer et s’abstient de tout débat public.

“Aucune compagnie n’a annulé de commandes”, a précisé M. Forgeard, qui “souhaite rester” à son poste de coprésident. Le groupe travaille avec McKinsey et un plan est en train d’être élaboré. Mais la recherche de solutions industrielles est occultée par les opérations financières de cessions de titres effectuées par les actionnaires (Lagardère et DaimlerChrysler) et les dirigeants du groupe peu de temps avant cette annonce.

Le coprésident d’EADS, Noël Forgeard, ses trois enfants, et cinq autres dirigeants français et allemands du groupe, Stephan Zoller, François Auque, Jussi Itävuori, Jean-Paul Gut et Fabrice Brégier, ont ainsi réalisé en mars plusieurs millions d’euros de plus-values après avoir levé des stock-options. “C’est un malheureux hasard. Si j’avais eu la moindre information privilégiée, je n’aurais pas vendu ces actions”, a affirmé M. Forgeard concernant les 2,5 millions d’euros d’actions qu’il a cédés. Sur sa famille, il prévient : “J’ai donné à mes enfants les plus-values que je pouvais tirer d’un certain nombre d’actions. Qu’on les laisse tranquilles, ce ne sont pas eux qui ont donné les ordres de Bourse, c’est moi qui les ai donnés.”

Chez EADS, on insiste sur la transparence de ces opérations, soulignant qu’elles sont publiées en détail sur le site Internet du groupe, avec leurs règles de fonctionnement. Les membres du comité exécutif de l’entreprise “sont autorisés à acheter ou vendre des actions dans les vingt et un jours suivant la publication officielle des comptes, et l’assemblée annuelle des actionnaires de la société”. Cela donne quatre fenêtres de tir par an. De plus, toute opération n’est possible qu’avec l’accord du directeur financier d’EADS, Hans Peter Ring. Le jour où elles sont effectuées, elles sont notifiées à l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Les politiques se sont emparés du dossier. Le Parti socialiste et le Parti communiste ont demandé au gouvernement de faire “toute la lumière”. L’ancien ministre de l’économie Jean Arthuis (UDF), président de la commission des finances du Sénat, a déclaré, jeudi, qu’il se posait “des questions” sur ces opérations. L’Association de défense des actionnaires minoritaires (ADAM) française souhaite que les autorités boursières ouvrent une “enquête”.

Après le trou d’air de mercredi, journée durant laquelle l’action EADS a plongé de 26,32 %, le titre s’est ressaisi jeudi en s’appréciant de 6,78 %, à 20 euros. Vendredi à l’ouverture, il regagnait 2,40 %, à 20,48 euros. Mais à la clôture, il avaitperdu encore 0,5 %.

Dominique Gallois et Adrien de Tricornot (à Francfort
Article paru dans l’édition du 17.06.06

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