Guyane : la malédiction de l’or jaune

LE MONDE | 15.06.06 | 16h16 • Mis à jour le 15.06.06 | 16h16
CAYENNE CORRESPONDANT Laurent Marot

Un drame dans un décor de rêve. Sur la rive de l’Arataï, en pleine forêt, à quatre heures de pirogue du littoral guyanais, le camp d’éducation à l’environnement de la réserve naturelle des Nouragues accueillait, il y a encore peu de temps, touristes, scolaires et scientifiques. Le 18 mai, deux agents de la réserve ont été découverts morts sur le site, abattus par une arme à feu.

Les assassins ont volé un téléphone satellite, une radio, une télévision, une pirogue et son moteur… Quatre jours plus tard, deux suspects brésiliens étaient livrés aux gendarmes, pieds et poings liés, sur un village d’orpailleurs clandestins, proche de la réserve naturelle, avant d’être mis en examen pour homicide volontaire et placés en détention. Les 2 et 5 juin, à Maripasoula, dans le sud de la Guyane, deux nouveaux cadavres et un squelette portant des traces de coups ont été découverts dans la rivière Waki, une zone d’orpaillage clandestin.

Grande comme le Portugal, la Guyane est couverte à 85 % de forêt, accessible seulement par voie fluviale et aérienne, hors des axes routiers de la bande littorale. Selon la gendarmerie, les orpailleurs clandestins seraient de 5 000 à 10 000, venus du Brésil et du Surinam voisins. “En 2005, on a compté vingt-cinq homicides ou tentatives liés à l’orpaillage”, informe Claire Lanet, procureure de la République à Cayenne. C’est moins qu’en 2004, où le chiffre a atteint quarante-cinq homicides ou tentatives, selon le parquet.

Ces faits criminels vont désormais au-delà des règlements de comptes dans le “milieu”. Depuis le début de l’année, deux gendarmes sont morts dans des opérations de contrôle de l’orpaillage et de l’immigration, et à plusieurs reprises ces derniers mois des clandestins venus du Brésil ont forcé des barrages routiers, dont une fois en ouvrant le feu sur des gendarmes. Le 19 novembre, un riverain du fleuve Approuague, informateur occasionnel de la gendarmerie, a été retrouvé assassiné. Selon des sources proches de l’enquête, l’un des suspects du double meurtre de la réserve des Nouragues pourrait être impliqué dans cet assassinat.

En août, quatre hommes ont abattu, à son domicile de Cayenne, un patron orpailleur désigné par des clandestins pour avoir collaboré avec les forces de l’ordre. “Souvent, quand il y a des meurtres, les clandestins nous appellent, indique un officier de la cellule spécialisée de lutte contre l’orpaillage clandestin. On arrive à en résoudre plus de la moitié, mais beaucoup ne sont pas signalés.”

En 2002, l’Etat a lancé des opérations “Anaconda” pour lutter contre l’orpaillage clandestin, en détruisant matériel, carbets (petites cabanes guyanaises) et ravitaillement : vingt-deux opérations en 2002, plus d’une centaine en 2005, pour près de 20 millions d’euros de destructions, avec deux escadrons de gendarmes mobiles engagés pour épauler les brigades.

“Les grands villages de ravitaillement se réduisent maintenant à quelques carbets, mais les clandestins se sont dispersés en forêt, sous le couvert végétal”, regrette l’adjudant-chef Victor Almeida, de la cellule orpaillage. “Si on veut les surprendre, il faut y aller en hélicoptère”, indique-t-il. Dotée d’un seul appareil de trois places, la gendarmerie dépend des Puma de l’armée de l’air, et de moyens civils loués, en attendant, en 2007, l’hélicoptère de huit places promis par le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, en… 2003.

L’éloignement et les difficultés logistiques permettent aux orpailleurs clandestins d’échapper le plus souvent à la condamnation judiciaire. Lors des opérations “Anaconda”, “les gendarmes n’ont pas les moyens de ramener les clandestins pour qu’ils comparaissent en justice. Dans 99 % des cas, ils sont laissés sur place”, déplore Jean-Francis Créon, vice-procureur de la République chargé de l’orpaillage clandestin.

Le 28 novembre 2004, sur l’Approuague, l’unique appareil des gendarmes a essuyé deux coups de feu tirés par un clandestin, blessant le copilote au visage. Selon un gendarme proche de l’enquête, l’auteur se trouve maintenant au Brésil. “Le groupe d’intervention a reçu une formation assurée par le GIGN, pour protéger les hélicoptères”, explique un officier de gendarmerie impliqué dans les opérations. “Pendant qu’un hélicoptère se pose, l’autre assure l’appui en vol stationnaire, avec deux tireurs d’élite”, poursuit l’officier. “Il y a un paquet de fois où on se fait mettre en joue”, raconte-t-il. Les clandestins n’hésitent pas à planter des pieux de bois pour empêcher l’atterrissage des gendarmes.

“La forêt n’est plus à nous”, souligne Fabien Reynaud, directeur de la Compagnie minière Boulanger, à une heure de route de Cayenne. En 2004, le responsable du chantier a été abattu par cinq braqueurs “lourdement armés”, qui ont pris la fuite avec cinq kilos d’or. Depuis, le site est surveillé par cinq vigiles, “ayant tous une formation militaire”, selon le directeur.

“Au Brésil, si tu as des diplômes, tu peux gagner ta vie. Moi, je n’ai rien, alors je n’ai pas le choix”, confie un orpailleur clandestin, interpellé par les gendarmes à Cayodé, sur le Haut-Maroni, alors qu’il descendait la rivière, sur un radeau de fortune, avec un autre clandestin. Les gendarmes ont saisi sur lui quelques grammes d’or, fruit de plusieurs semaines de travail. “Le problème, c’est la hausse du cours de l’or, qui rentabilise les petits chantiers, explique l’adjudant-chef Almeida. Il y a le brave type, qui vient pour une vie meilleure, et puis les opportunistes, les organisateurs des filières, les hommes de main, des mafieux qui sont en Guyane et au Brésil.”

“Les cerveaux sont à Oiapoque”, soutient un officier, désignant la ville-frontière du Brésil avec la Guyane, d’où partent les orpailleurs pour les sites illégaux de l’est du département, et où est revendue une bonne partie de l’or guyanais.

“Nous n’avons quasiment pas de relations avec le Brésil dans le domaine des crimes de sang… La marge de progression est énorme, à condition qu’il y ait une réelle volonté politique bilatérale”, analyse M. Créon. Le parquet de Cayenne a transmis depuis janvier deux dossiers d’affaires de meurtres aux autorités brésiliennes, et au moins deux commissions rogatoires internationales sont en cours. “Mais on se heurte au problème des frais de justice”, glisse un officier de gendarmerie.

A l’ouest, les orpailleurs clandestins se ravitaillent au Surinam, avec lequel la coopération judiciaire et policière est tout aussi difficile. “Ces Etats instables ont à leur tête des personnes qui n’ont pas la même éthique que des pays démocratiques classiques”, avance le vice-procureur.

Le 8 juin, sur Radio Guyane, le ministre du tourisme – et ancien député de Guyane -, Léon Bertrand, a appelé une nouvelle fois à l’implication de la Légion étrangère, basée à Kourou, pour “aider à lutter efficacement contre l’immigration clandestine”, “même si beaucoup de (ses) collègues, tels François Baroin ou Michèle Alliot-Marie, ne partagent pas le même avis”. Une convention entre la préfecture et les forces armées de Guyane est en cours d’élaboration pour améliorer, entre autres, la lutte contre l’orpaillage clandestin.

Laurent Marot
Article paru dans l’édition du 16.06.06

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