Citizen July

LE MONDE | 15.06.06 | 17h02 • Mis à jour le 15.06.06 | 17h02

Photo: Serge July au 59e Festival de Cannes, le 25 mai 2006.(AFP)

Dans son bureau vitré où il a vue sur la grande table ronde des réunions de rédaction, Serge July a un air qu’on ne lui connaissait pas. Sombre, grave, sonné. Des crises, il en a traversé. A Libération, on ne compte plus les fausses sorties du “père de famille”, les assemblées générales où il montait sur son tonneau pour menacer d’en finir et de livrer le journal au chaos, emballant le public avec son bagout, sa gouaille, son charisme. Mais cette fois, à 63 ans, le PDG et fondateur sait que la magie de son verbe ne marche plus. Face aux pertes abyssales de l’entreprise, à la lassitude d’une partie de ses troupes et au désaveu de son actionnaire de référence, Edouard de Rothschild, il doit partir. “Contraint et forcé”, a-t-il dit.

Mardi 13 juin, à 10 heures, il est intervenu pendant le comité de rédaction quotidien. Les journalistes l’ont écouté en silence. Serge July a annoncé qu’Edouard de Rothschild l’avait prié de se retirer. Et qu’il y était prêt, si l’actionnaire investissait à nouveau 15 millions d’euros pour assurer la “pérennité” du quotidien. Entre les deux hommes, la rupture est maintenant consommée. Le patron historique aura juste eu le temps de jeter cette bouteille à la mer : “Pérennité”, l’un de ses mots favoris pour évoquer le journal.

Sans lui s’ouvrira un acte imprévisible, une histoire de Libération radicalement différente. Car July, c’est Libé. Et Libé, c’est July. Depuis la naissance du quotidien en 1973, celui qui en fut le cofondateur, avec Benny Lévy, Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel, Philippe Gavi ou Jean-Claude Vernier, se confond avec son journal. Même Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde de 1944 à 1969, n’aura pas atteint son record. Pendant trente-trois ans, Serge July accompagne chaque édition du quotidien, il stimule son évolution, lance ses nouvelles formules, détermine ses tournants historiques. Assumant ses succès et ses catastrophes. Des années “Libé 2” (la gloire) à “Libé 3″ (la dégringolade). Il aurait sans doute aimé aussi choisir sa sortie.

Quelles que soient les périodes et les raideurs idéologiques, Serge July a offert à ses journalistes le cadeau le plus précieux : la liberté. Les anecdotes ne manquent pas : toujours, il protège sa rédaction de la pression des puissants. Quand Libération sort l'”affaire” du rapport de Bernard Kouchner sur la Birmanie (financé par Total), July n’essaie pas d’intimider ses reporters pour protéger son ami de toujours. “Il n’y a jamais eu de ligne éditoriale imposée, confirme Pierre Briançon, qui créa et dirigea le service économie du journal. On affichait des positions pour le système monétaire européen, pour le marché, contre certaines idées traditionnelles de la gauche en matière économique. Serge July ne disait rien. Il considérait à juste titre qu’on ne se définissait pas par nos éditos mais par nos enquêtes, nos scoops, nos reportages, en racontant la vie telle qu’elle était et non comme on aurait rêvé qu’elle soit.”

July vient d’une bande, d’un groupe, comme on est d’un quartier : des jeunes gens nés pendant ou juste à la fin de la guerre qui arrivent à l’université au début des années 1960, viennent à la politique par l’Union des étudiants communistes et à la manif de rue par les mobilisations contre la guerre d’Algérie. Ils s’appellent Bernard Kouchner, Alain Krivine, Alain Geismar, Marc Kravetz, Tiennot Grumbach, Pierre Goldman. Ils rêvent de socialisme. Ils sont dans la mouvance du PCF, pour le critiquer puis s’en éloigner résolument. Krivine vers le trotskisme, July vers le maoïsme de la Gauche prolétarienne, après le Mouvement du 22-mars 1968 de Cohn-Bendit.

Années de militance, intenses, courageuses, généreuses. Années d’apprentissage, aussi, des manipulations d’appareil et des manoeuvres bureaucratiques. Libération naît de la vague mao, le 18 avril 1973, dans la France de Pompidou. La direction est confiée à Serge July. Le grand amour de July, c’est le spectacle : théâtre, cinéma, show-biz naissant. Le goût de l’air du temps plus que la fidélité au passé.

Le fils de polytechnicien a fait ses armes à la fac en histoire de l’art et passe ses soirées au Golf-Drouot, où se produisent les futures vedettes de la vague yé-yé. Il adore Citizen Kane, les films avec Humphrey Bogart, la grande presse filmée par l’Amérique, le tremblement des rotatives. Il est fasciné par Ben Bradley, directeur de la rédaction du Washington Post pendant l’affaire du Watergate. Pour un oui ou pour un non, il évoque les heures de gloire de France Soir, son directeur Pierre Lazareff et ses reporters s’envolant en hélicoptère pour couvrir un fait divers.

Très vite, il pressent que Libé ne peut se tailler une place dans la presse nationale qu’en se libérant de ses origines. Et, dès les années 1970, il rêve : faire de son quotidien militant un “France soir de gauche”. Plus journalistique, plus informatif, plus généraliste, avec des “faits div'”, des sports, de la météo, du tiercé. Ce sera “Libé 2”, dans les années 1980. Une adaptation nécessaire aux temps qui changent. Qui ne se fera pas sans drames, reniements, manoeuvres politiques, amitiés brisées. Le journal des luttes et des mouvements, naturellement en phase avec le gauchisme des années 1970, n’est plus. Certains y voient la trahison du militantisme d’antan. L’écrivain Guy Hocquenghem écrit une Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. Mais, comme toujours, July sent son époque. Il est l’homme de l’affranchissement continu du militantisme au journalisme. Et crée de ses mains le journal le plus vivant, le plus dynamique, le plus représentatif d’une génération, capable d’inquiéter par un regard différent sur les choses. Un courant d’air galvanisant dans la presse française.

“Libé 2” décolle. L’ancien fanzine frôle les 200 000 exemplaires à la fin des années 1980. Renouvelant le genre par le style, les photos, l’invention de rubriques (les “flags”, le portrait quotidien, l’édito irrespectueux, etc.). La profession s’en inspire. Le don de l’air du temps, toujours. Dans ces années 1980, Serge July fréquente assidûment Mitterrand. Ses éditos anticipent les décisions politiques et les secousses de la société française. Et le patron de Libé change de look : cheveux gominés, cigare, costumes croisés de marlou libano-marseillais. Quelques années plus tôt, la rédaction avait procédé à un vote pour lui acheter un costume, plus adéquat pour déjeuner avec les puissants que son éternel marcel à peine caché sous le blouson de cuir.

Fin 1994, “Libé 3” marque le début de la fin. La nouvelle formule du journal, énorme, agrémentée de plusieurs cahiers, aura la vie courte. Serge July, dès lors, n’est plus tout à fait le même. Un terrible accident de voiture dans lequel il a frôlé la mort, le 1er janvier 1993, a déjà commencé à l’éloigner. Il a fallu s’accoutumer à son visage refait. Il écrit moins. Lit toujours aussi avidement la presse mais se montre peu assidu aux comités de rédaction. Fait des réussites sur son ordinateur et regarde la télévision. N’est plus l’exceptionnel chercheur d’angles qu’il était dans sa période de grâce. Ses deux dernières filles (4 et 6 ans aujourd’hui) lui ouvrent d’autres horizons.

De son côté, une partie de la rédaction commence à se lasser. Un vieux classique. Faut-il tuer le père pour mieux grandir ? “Citizen July”, comme on le surnomme, n’est pas du goût de tout le monde. Les plus gauchistes lui reprochent son abandon du journal militant en faveur d’une entreprise de presse banalisée. N’apprécient pas trop ses apparitions télévisées. On le voit par exemple en 1986 dans l’émission “Ambitions” de Bernard Tapie, sur TF1, descendre d’un pas dynamique un escalier clinquant pour défendre l’entreprise, le libéralisme libertaire, le déblocage de la société française. Plus tard, son émission hebdomadaire avec Christine Ockrent et Philippe Alexandre lui vaut une marionnette aux “Guignols de l’info”, les compères s’offrant des “cahouètes” et surtout de quoi les arroser. Sa camaraderie avec Alain Juppé agace.

Petit à petit, Serge July s’isole. Sa mine de grincheux prend le pas sur ses éclats de rire légendaires. Son fameux éditorial accusant de “xénophobie” ceux qui ont voté non au référendum sur l’Europe contrarie une partie de sa rédaction et au moins 70 % de son lectorat. Il doit faire face à la grève du personnel, en novembre 2005, mobilisé contre le plan social annoncé. Sa “gestion calamiteuse” ne trouve guère de défenseurs.

Les jeunes journalistes n’ont pas pour lui la tendre fidélité que lui vouent les anciens. Lui-même ne connaît plus les noms de chacun. “Pour nous, c’est Serge. Pour eux, c’est July. On le tutoie, ils le vouvoient, constate François Sergent, chef du service étranger et à Libé depuis vingt ans. Quand le journal a cessé de marcher, quand Serge a cessé d’être le démiurge qu’il était, médium de la société française et de l’actualité, il n’a plus eu de prise sur l’équipe. Les plus jeunes oublient le formidable créateur qu’il a été.”

Le “Libé 4” de Serge July aura peut-être des airs de cinéma. Sa passion de toujours. Il y a longtemps, il confiait son désir d’écrire un film avec le médiéviste Georges Duby sur la bataille de Bouvines. Il vient de réaliser un documentaire avec sa jeune femme, Marie Genin, sur Rossellini. Il était une fois Rome, ville ouverte a été présenté cette année à Cannes. July le magnifique a monté les marches du Palais des festivals.

Marion Van Renterghem
Article paru dans l’édition du 16.06.06

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