Serge July prêt à s’effacer face à l’actionnaire de “Libération”

LE MONDE | 14.06.06 | 14h39 • Mis à jour le 14.06.06 | 14h39

La fin d’une époque”, “une page qui se tourne”, les mots ne manquent pas pour qualifier le départ de Serge July, qui s’apprête à quitter Libération, journal qu’il a fondé il y a trente-trois ans. “Edouard de Rothschild a demandé à Louis Dreyfus (directeur général du quotidien) et moi-même de quitter le journal”, a déclaré le PDG du quotidien, mardi 13 juin, au comité de rédaction. La nouvelle a été accueillie par un grand silence, a constaté Olivier Costemalle, responsable du service médias à Libération. “Si mon départ peut favoriser le refinancement du journal, je m’y résous”, a ajouté M. July, non sans émotion.
Le financier Edouard de Rothschild, premier actionnaire de Libération depuis plus d’un an (38,8 % du capital), a provoqué la rupture en adressant, le 9 juin, une lettre au conseil d’administration de Libération et à son président, M. July, pour s’alarmer du dérapage des comptes, et mettre en cause la direction (Le Monde du 14 juin). Un conseil d’administration devrait se tenir samedi 17 juin, pour entériner le départ de M. July et de M. Dreyfus, et examiner la situation financière du journal et les pistes pour l’améliorer.

La Société civile des personnels de Libération (SCPL), qui représente les salariés du quotidien et détient 18,45 % du capital, ainsi qu’une minorité de blocage, a réuni une assemblée générale, mardi 13 juin dans l’après-midi, le jour où se tenaient les élections des représentants des personnels. La Société des rédacteurs, une des composantes de la SCPL, a publié mercredi, en “une” du quotidien, un communiqué approuvé en assemblée générale. “Depuis trente-trois ans, Serge July est le garant de notre indépendance rédactionnelle, rappelle en préambule ce texte. (…) Contre vents et marées, Libération a été, reste et doit rester libre dans sa prise de parole, libre de porter son propre regard sur la société.” Et les journalistes d’envoyer un message à M. de Rothschild : “Il n’est pas du ressort d’un actionnaire quel qu’il soit de décider du contenu éditorial et de ses contributeurs.”

“Les gens ont été surpris par la rapidité et la brutalité de la décision”, indique M. Costemalle. Plusieurs journalistes ont fait part, au cours de l’AG, de leur crainte de voir l’actionnaire influencer le contenu éditorial du journal. Pour autant, les salariés ne semblent pas prêts à relancer un conflit dur comme à l’automne dernier. La Société des rédacteurs a rappelé que le contenu éditorial “est la prérogative inaliénable du directeur de la rédaction, dont la nomination doit recevoir l’approbation de la rédaction par vote à bulletin secret”. Pour l’heure, Antoine de Gaudemar, directeur de la rédaction, n’est pas partant, même s’il s’est dit, mardi, “solidaire” de Serge July. Quant au choix du successeur de ce dernier, des rumeurs circulent. Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, dont le nom est évoqué, a fait savoir qu’il n’avait “aucun contact avec Edouard de Rothschild”. Ce que l’on confirme du côté du financier.

DRAMATISER L’ENJEU

M. de Rothschild pourrait décider de modifier toute la direction générale. Le besoin de refinancement de Libération oscille entre 3,5 et 10 à 15 millions d’euros. Mais l’actionnaire pose ses conditions pour réinjecter de l’argent. Il a rencontré la SCPL, mardi soir. ” Rothschild a mis 20 millions d’euros qui sont partis en fumée”, souligne un ancien cadre du journal.

Depuis son arrivée, il a l’impression de ne pas être associé aux décisions, ce que conteste la direction en rappelant qu’une rencontre a lieu une fois par semaine. “Rothschild aurait découvert le supplément “Loisirs” de fin de semaine sans qu’on lui ait parlé de la stratégie de prix à adopter”, poursuit l’ancien cadre. Depuis le début de l’année, les pertes se situent à 4,5 millions et les ventes ne cessent de baisser. Dans l’entourage de M. de Rothschild, on indique désormais ouvertement que la cessation de paiement n’est pas totalement exclue pour Libération. Une façon, aussi, de dramatiser l’enjeu pour justifier sa reprise en main.

Pascale Santi
Article paru dans l’édition du 15.06.06

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