Marie-France Garaud, au bon souvenir de Jacques Chirac

LE MONDE | 26.05.06 | 14h27 • Mis à jour le 26.05.06 | 14h28

Les conseillers de l’Elysée l’ont vu débouler, ces derniers jours dans les médias, comme un accablement supplémentaire. Un livre sous-titré “Qui a tué la Ve République” et signé Marie-France Garaud ne pouvait rien présager de bon.
Les plus jeunes de l’équipe présidentielle, ceux qui s’arrêtent au chignon noir et à la réputation implacable de l’ancienne conseillère de Jacques Chirac, ont fait mine de prendre l’affaire avec légèreté : “Voilà, c’est le retour de Cruella !” Mais les vieux chiraquiens, qui connaissent l’intelligence redoutable de l’auteur, ont tout de suite craint le jugement politique et les bons mots qu’elle pourrait faire sur le dos du président.

Parcours
1934
Naissance à Poitiers.

1962
Avocate, elle entre au cabinet du ministre de la justice, Jean Foyer.

1969
Conseillère à l’Elysée du président Georges Pompidou.

1974
Conseillère du premier ministre, Jacques Chirac.

1981
Au premier tour de l’élection présidentielle, elle obtient 1,33 % des votes.

2006
Parution de “La Fête des fous. Qui a tué la Ve République ?” (éd. Plon).

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Marie-France Garaud, 72 ans – deux de moins que Jacques Chirac -, modère pourtant ses effets. Elle s’inquiète même, après une heure de conversation étincelante. “Ne me faites pas plus méchante que je ne suis. En ce moment, avec toutes ces affaires, je ne voudrais pas paraître tirer sur une ambulance.”

Marie-la-France… Elle a tellement paru faire la pluie et le beau temps, quand les femmes de sa génération étaient si peu nombreuses à goûter au pouvoir. Et la voici aujourd’hui qui raconte ce petit bout d’histoire de la Ve République, lorsque “la politique était une chose sérieuse”.

Avec elle, défile donc toute la classe politique d’une époque. Les chasses à Chambord. Pompidou mourant, Giscard cérébral et Chirac en jeune loup. Avocate d’une famille bourgeoise du Poitou, elle a pénétré les arcanes du pouvoir comme conseillère à l’Elysée dans la France de l’après-de Gaulle.

Elle va y progresser en formant un duo inédit mais puissant avec un autre conseiller de l’ombre, plus âgé qu’elle : Pierre Juillet. C’est un gaulliste sourcilleux, érudit et un brin grandiloquent. Elle est d’une intelligence et d’une séduction ravageuses. Deux Mazarins dont on n’a jamais, depuis, retrouvé le modèle.

On les admire. On les craint. On les déteste aussi parce qu’ils font et défont les carrières. “Mais Pierre, dit-elle, avait une philosophie qu’il n’a jamais cessé de me redire : baissez la tête pour éviter les couteaux, levez les pieds pour franchir les pièges et riez. Et lorsque vous ne saurez pas de quoi rire, riez surtout de vous : c’est un sujet inépuisable.” Marie-France Garaud rit donc d’elle-même. Mais aussi très volontiers des autres, surtout lorsqu’ils sont des adversaires.

Le tandem va en tout cas s’atteler à faire le début de carrière de Jacques Chirac. Cela lui vaut encore maintenant, à droite, une réputation vénéneuse. Cela fait de l’ancienne conseillère, surtout, un juge intraitable, maintenant que l’élève est devenu président.

Du Chirac de l’époque, elle dit d’abord dans un sourire affectueux : “C’est vrai qu’il avait du charme. Un charme adolescent… celui d’un être inaccompli. Le genre de charme qui exerce une tentation sur les autres.”

Le sourire flotte encore sur ses lèvres lorsqu’elle lâche pourtant sa conclusion, cinglante : “Seulement, il n’avait pas de ligne fixe.”

Autant dire qu’elle considère qu’il n’en a pas plus aujourd’hui. En 1974, pourtant, le tandem Juillet/Garaud a choisi de le porter à Matignon. Il s’agit d’abord de faire pièce à un Valéry Giscard d’Estaing qui veut se défaire du fatras gaulliste. Marie-France Garaud a refusé pour elle-même la direction du cabinet que Chirac lui propose. “Je n’avais pas envie d’être attelée comme un cheval”, lâche-elle en riant. Le cheval, ce sera donc lui : Chirac. Mais a-t-il seulement envie de mener la bataille ? Apparemment pas. “Il laissait les ministres aller en liberté, c’est-à-dire directement à l’Elysée, s’agace-t-elle. Il ne gouvernait pas, il voltigeait.”

Deux ans plus tard, le tandem a compris que le premier ministre ne tiendrait pas son affaire. Ils le poussent donc à démissionner avec éclat, en 1976, puis à fonder dans la foulée le RPR et à prendre un an plus tard la Mairie de Paris.

Si le disciple était si décevant, pourquoi, alors, avoir dépensé tant d’énergie pour lui ? “Croyez-moi, nous n’avions pas l’intention de le conduire jusqu’à la présidence de la République, assure Marie-France Garaud avec une étincelle de colère dans les yeux. Si Jacques Chirac n’avait pas tenu à Matignon, qui n’est que de la gestion, comment pouvait-il tenir à l’Elysée, alors que la fonction réclame une vision ?” On insiste pourtant : lorsqu’on pousse si fort l’ascension, tout de même, on doit vouloir atteindre les sommets…

Elle balaie la remarque d’un air rieur. “Comprenez bien : lorsque Chirac a conquis la Mairie de Paris, nous nous sommes un peu retrouvés comme des parents soulagés d’avoir casé le petit dernier. D’ailleurs, d’habitude, on ne sort jamais de la Mairie de Paris pour aller plus haut. Vous conviendrez que ce n’est pas de veine…” Comment un tel mépris protecteur aurait-il pu durer ? La fin a donc lieu à l’approche des élections européennes de 1979. Le tandem Juillet/Garaud rédige pour Chirac, qui se remet d’un accident de voiture à l’hôpital Cochin, un violent réquisitoire anti-européen. Le scandale est trop fort. Il faut partir.

Marie-France Garaud ne cache pas que ce départ contraint et forcé, sous l’impulsion de Bernadette Chirac, qui ne supportait plus leur emprise, a été “inéluctable”. Elle se refuse pourtant toujours à dire, vingt-cinq ans après, qu’ils ont été débarqués. “Nous n’en avons jamais reparlé. Il n’était pas besoin de se dire les choses”, glisse-t-elle seulement.

Mais depuis ? C’est bien simple, à ses yeux, la Ve République est morte. François Mitterrand – celui-là même qui avait osé lancer : “Le gaullisme n’est qu’une aventure personnelle” – a laissé derrière lui les germes de sa destruction. “Et Chirac, en se plaçant dans la lignée de son prédécesseur, est devenu son exécuteur testamentaire.” Elle a parfois elle-même un frisson en évoquant ce président qu’elle ne connaît plus : “Il doit être pris de vertige devant la fin qui s’annonce. Comment ne le serait-il pas, lui qui ne semble pas avoir de niche où panser ses blessures, pas de possibilité de rattrapage…”

Sa niche à elle est toujours dans le Poitou. Elle y tient, avec l’un de ses deux fils avocat comme elle, une exploitation agricole – production de noix et élevage de moutons – où elle se rend tous les week-ends.

Et vous raccompagne à la porte avec une élégance charmante : “Je ne sais pas si tout cela parle encore à quelqu’un de votre âge. Mais, après tout, je suis un des derniers témoins vivants.”

Raphaëlle Bacqué
Article paru dans l’édition du 27.05.06

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