Karl Zéro, le vrai départ

LE MONDE | 04.05.06 | 15h57 • Mis à jour le 04.05.06 | 15h57

Malgré les avertissements et les rumeurs, il ne voulait pas y croire. Et puis, mardi 2 mai, vers 22 heures, alors qu’il attendait la sortie du public venu visionner en avant-première son film Dans la peau de Jacques Chirac, qui sortira sur les écrans le 31 mai, Karl Zéro a reçu un coup de fil de Rodolphe Belmer, le directeur général de Canal+. “”Le Vrai journal” est supprimé à la rentrée. Ta remplaçante s’appelle Laurence Ferrari”, lui a-t-il dit froidement. Karl Zéro reconnaît que ce fut un gros coup de massue. Cet appel redouté signait la fin de dix-huit ans de collaboration avec Canal+, et surtout le prochain dépôt de bilan de sa société de production, La Société du spectacle, entièrement dépendante économiquement de la chaîne cryptée. Trente-quatre salariés à licencier.

Parcours
1961
Naissance à Aix-les-Bains (Savoie).

1976
Rejoint le groupe Jalons, créé par ses frères.

1979
Journaliste à “Actuel”.

1988
Il rejoint l’équipe de “Nulle Part Ailleurs” à Canal+.

1996
Premier numéro du “Vrai Journal”.

2006
Sortie le 31 mai sur les écrans de son film “Dans la peau de Jacques Chirac”.

Il y a encore un an, Laurent Fabius et Nicolas Sarkozy n’avaient pas hésité à téléphoner à la direction de Canal+ pour plaider sa cause. Puis tous les soutiens se sont envolés en fumée. Ces derniers jours, le cabinet de Laurent Fabius répondait que ce dernier “ne fait aucun commentaire sur le sujet”. Cet hiver, Pierre Charon, le conseiller de Nicolas Sarkozy, a téléphoné à “Karl”. “Je l’aime beaucoup, explique Pierre Charon, mais j’ai dû lui expliquer qu’il ne peut se prévaloir sans cesse du soutien de Nicolas. Ce n’est bon pour personne, et nous, nous avons une présidentielle à préparer.”

Karl Zéro s’est donc retrouvé fragilisé avant d’être finalement débarqué. Fini, sur Canal, la gaudriole, l’irrévérence et le mélange des genres entre information et divertissement. L’animateur-producteur pensait pourtant être protégé par ses 10 % de parts de marché, quand la chaîne a du mal à dépasser les 4 % en moyenne. Pour la direction, son PDG Bertrand Méheut en tête, il fallait surtout apurer les comptes, notamment ceux de l'”affaire Alègre”, qui continue à envenimer les relations avec Dominique Baudis, le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) au moment où la chaîne négocie des fréquences sur la Télévision numérique terrestre (TNT).

C’est le 1er juin 2003, au plus fort de l'”affaire”, que Karl Zéro commet son plus gros dérapage. Il lit à l’antenne une lettre du tueur en série dans laquelle Patrice Alègre désigne Marc Bourragué, ex-substitut toulousain, et Dominique Baudis, comme les commanditaires des assassinats d’une prostituée et d’un travesti. Le 19 juin, Alègre revient sur ses “aveux” et explique que cette lettre a fait l’objet d’une transaction de 15 000 euros avec l’animateur. Dans le même temps, Karl Zéro interviewe la prostituée toulousaine “Patricia”, une des principales accusatrices de M. Baudis, et la rémunère pour cet entretien.

“Bien sûr que j’ai franchi la ligne jaune, mais ai-je été seul à le faire ?”, demande aujourd’hui Karl Zéro. Pour sa défense, il produit une lettre que Guillaume de Vergès, directeur général de l’époque, lui a envoyée le 3 juin 2003 : “Bravo et bien joué, mon cher Karl, pour ce “coup” qui démontre une fois de plus les qualités de transparence et de professionnalisme de ton émission.” Karl Zéro ajoute : “Rien n’a été diffusé sans l’assentiment de toutes les directions de Canal. Depuis, Dominique Baudis, qui confond sa charge et sa vie privée, n’a cessé d’exiger ma tête.”

M. Baudis dément farouchement avoir évoqué le sort de l’animateur avec Canal+. Ses proches font d’ailleurs remarquer qu’il s’est écoulé trois ans entre l'”affaire” et l’éviction de Karl Zéro.

“Le Vrai journal” était-il si inconvenant, avec son tutoiement systématique supposé souligner une collusion constante des journalistes et des politiques ? “Il a toujours été menacé, assure Karl Zéro. Menacé de cryptage, puis suspendu.” Une émission, en octobre 1996, provoque en tout cas son retrait de l’antenne pendant un mois. Deux sketches sont en cause : l’un s’appelle Peuple fiction. Jacques Chirac y est sommé de tenir ses promesses et, pour finir, assassine tous ses fidèles. “Mais c’est surtout le deuxième sketch qui nous a posé problème, sourit l’animateur. On y montrait Jean-Bedel Bokassa, ex-empereur de Centrafrique, qui disait benoîtement : “Ma femme Catherine m’a demandé si elle pouvait coucher avec Jacques Chirac. Et je l’y ai autorisée car Chirac est un vrai gaulliste”.”

“Malgré ses limites et le créneau marketing de la contestation, Karl a permis un renouvellement du journalisme”, estime Paul Moreira, qui fut le rédacteur en chef du “Vrai journal” à ses débuts. Moreira, aujourd’hui responsable du magazine d’investigation “90 minutes”, sur Canal, explique : “Souvent, nous lui rappelions qu’une déclaration n’est pas une information. Mais son côté ado est désarmant. Avec ses méthodes de voyou, il semble vouloir agir comme s’il était chargé d’une mission sacrée.”

Karl Zéro a toujours cru qu’il pourrait pousser ses provocations. Petit dernier d’une famille de quatre garçons, les Tellenne, il cultive d’emblée avec ses frères une sorte d’humour basé sur un principe : on peut rire de tout et avec tout le monde. Le père, normalien, ancien du ministère des affaires culturelles à l’époque d’André Malraux, a transmis son érudition. Deux de ses aînés, animateurs du groupe Jalons, ont choisi de prendre des noms de scène. Bruno, alias “Basile de Koch”, se dit anarchiste de droite et deviendra nègre de Raymond Barre, et surtout de Charles Pasqua. Eric, alias “Raoul Rabut”, anime avec “Basile” le groupe Jalons, qui publie des parodies de la presse et rigole des politiques. Marc les rejoint en choisissant de se prénommer Karl Zéro.

Il est incontestablement le plus doué en marketing. Celui, aussi, qui voit le mieux combien la rigolade de potache peut trouver sa place dans les télévisions privées. Dans l’orbite de Jalons, on trouve d’ailleurs ce qui deviendra le fameux esprit Canal+ : Albert Algoud, Philippe Vandel ou encore Benoît Delépine, auteur des “Guignols de l’info”.

C’est en 1996 que Karl Zéro fait “le vrai grand saut”, en allant proposer à Alain de Greef, directeur des programmes du Canal de l’époque, de réaliser des interviews politiques. “Si tu fais 8 % de parts de marché, bougonne de Greef, je t’embrasse les pieds.” “Dès le début, s’amuse Karl Zéro, on a fait 12 %, et j’ai vraiment cru que l’on allait créer un genre.” Dans la forme, au moins. Sur le fond, tout demeure assez politiquement correct : la télévision reste forte avec les faibles et faible avec les forts.

Dans cette aventure, Karl Zéro aura gagné un peu d’argent : “19 800 euros par mois avant impôts”, dit-il. Cela lui a aussi donné des envies qui sont frustrées maintenant. “J’aurais tellement aimé couvrir la campagne présidentielle ! Mais, aujourd’hui, Canal souhaite éviter les emmerdements, les sujets qui pourraient gêner le business. Place à l’info aseptisée. C’est écoeurant qu’ils continuent sans moi.”

Raphaëlle Bacqué et Daniel Psenny
Article paru dans l’édition du 05.05.06

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