Alcatel : l’ultime pari de M. Tchuruk

LE MONDE | 05.04.06 | 13h56 • Mis à jour le 05.04.06 | 14h22

Quand, en 1995, Serge Tchuruk, alors à la tête de Total, accepte en catastrophe la succession de Pierre Suard – empêtré dans une histoire de surfacturation – à la tête de ce qui est encore le groupe Alcatel-Alsthom, il se retrouve aux commandes d’un conglomérat.
Présent dans les transports, l’énergie, les télécommunications, mais aussi les médias (L’Express, Le Point…) ou le vin, le groupe s’est diversifié au gré des ambitions d’Ambroise Roux, ex-patron de la Compagnie générale des eaux (CGE). Détrôné par l’américain Motorola, le groupe n’est déjà plus numéro un mondial des équipementiers de réseaux de télécommunications.

La réputation de redresseur d’entreprise de M. Tchuruk n’est plus à faire : ce polytechnicien d’origine arménienne s’est déjà illustré chez Rhône-Poulenc et Orkem, la filiale chimie de Total. Après un audit, il annonce les premières pertes de l’histoire d’Alcatel-Alsthom : 1,2 milliard de francs au premier semestre 1995, 12 milliards de francs de provisions pour charges de restructurations et la même somme pour des dépréciations d’actifs. Au final, le groupe finit l’année avec un déficit de 25,6 milliards de francs.

D’emblée, le nouveau patron annonce qu’il abandonne les ambitions de son prédécesseur : il ne sera pas opérateur de télécommunications. “Nous ne devons pas concurrencer nos clients”, affirme M. Tchuruk. Pour autant, la stratégie d’Alcatel n’est pas encore recentrée sur le seul métier des réseaux de télécommunications. Son patron veut pouvoir se reposer sur trois autres activités – énergie, transport et défense – afin d’amortir les cycles des télécommunications. Mais, sous la pression des marchés, il abandonne sa stratégie initiale d’être un groupe diversifié. En deux ans, il cède pour 2 milliards d’euros d’activités.

Après trois années marquées par les restructurations, le souci du redressement financier et le retour à la croissance interne, Alcatel, au quatrième rang mondial, renoue en 1998 avec les acquisitions. Pour M. Tchuruk, les Etats-Unis constituent l’un des facteurs-clés du succès futur du groupe. L’acquisition de DSC permet à Alcatel d’y doubler de taille.

Suivront les rachats de Genesys, Packet Engines, Xylan, Assured Access et enfin du canadien Newbrige, numéro un mondial d’une technologie qui permet aux opérateurs traditionnels d’adapter leurs réseaux à Internet. De juin 1998 à février 2000, Alcatel dépensera plus de 14 milliards d’euros, devenant le principal investisseur européen dans les hautes technologies américaines.

Le 17 septembre 1998, M. Tchuruk annonce brutalement aux analystes – et sans doute trop tard – que la croissance du bénéfice annuel progressera moins vite que prévu. En un jour, l’action perd plus de 38 %. Du jamais vu en France ! Le 23 septembre, alors qu’il est à New York, l’action a déjà perdu 55 % de sa valeur.

En mars 1999, il annonce 12 000 suppressions d’emplois en deux ans, qui s’ajoutent aux 30 000 postes supprimés depuis son arrivée. Alcatel est pris de court par l’éclatement de la bulle sur les valeurs high-tech et l’arrêt des commandes d’opérateurs surendettés, alors qu’échoue une première fusion avec Lucent en 2001.

M. Tchuruk restructure à la hache et fait le pari stratégique risqué de se recentrer sur les télécoms. Il se sépare de son câble (Nexans), se désengage de l’optique (Optronics) et cède Alsthom dans des conditions contestées. Restructurations, fermetures, externalisations, délocalisations, cessions : entre 2000 et 2003, les coûts sont réduits de 40 % et les effectifs par deux. Aujourd’hui, il n’emploie plus que 28 % de ses effectifs en France et n’y réalise que 12 % de son chiffre d’affaires.

En juin 2001, il annonce : “Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usines”, passant de 120 sites à une trentaine. Entre 2000 et 2003, les pertes cumulées s’élèveront à 7 milliards d’euros.

En 2004, pour la première fois, le groupe renoue avec les profits (281 millions d’euros). Son positionnement commercial s’est amélioré. Relégué hier au dixième rang des équipementiers, il est revenu à la cinquième place, nettement devant Lucent et Nortel.

Sa stratégie de rester un généraliste des télécommunications s’avère payante, selon certains analystes, à l’heure où se concrétise la convergence entre réseaux fixes et mobiles, téléphonie et Internet. Les opérateurs de téléphonie fixe sont sortis de la crise et se remettent à investir. Leur but est d’offrir des offres “triples” combinant l’accès à Internet à haut débit, à la téléphonie et à la télévision. C’est le point fort d’Alcatel : inventeur de l’ADSL, il détient plus de 40 % du marché.

En revanche, il est en retard dans la téléphonie mobile. Alcatel a pris des parts de marché significatives dans les équipements de réseaux 2G (en norme européenne GSM), grâce à sa forte présence dans les pays émergents. Mais il est loin derrière Ericsson pour la téléphonie de troisième génération (UMTS). Et il est sorti de la fabrication des portables, ce qui l’empêche, contrairement à Nokia, de s’appuyer sur cette activité pour compenser un ralentissement des investissements.

Trop européen, le groupe est à la merci des cycles du secteur. La fusion avec Lucent est le dernier pari de M. Tchuruk. Agé de 68 ans, celui-ci a épuisé quatre dauphins en dix ans. L’alliance avec Lucent a aussi le mérite de régler ce problème. Mais le groupe américain (7 milliards de chiffre d’affaires et 1 milliard d’euros de résultats en 2005) est en position financière beaucoup plus fragile qu’Alcatel, avec 4,4 milliards d’euros de dettes.

Si l’opération réussit, les activités seront toutefois mieux équilibrées dans le monde. Et les deux groupes seront plus forts pour investir dans la recherche, mais aussi pour négocier avec leurs grands clients. En revanche, avec Lucent, Alcatel ne sera toujours pas présent sur toute la chaîne de l’ADSL. Aucun des deux ne fabrique les décodeurs “triples”, qu’Alcatel aurait pu détenir en se mariant avec Thomson. Discuté plusieurs fois, ce rapprochement n’a jamais eu lieu. A la tête du nouveau groupe, Pat Russo reprendra peut-être l’initiative. La première femme à la tête d’une entreprise du CAC 40 sera une Américaine.

Nathalie Brafman
Article paru dans l’édition du 06.04.06

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