Rapport Khrouchtchev, 50 ans de mystère

LE MONDE | 18.03.06 | 14h13 • Mis à jour le 18.03.06 | 14h13

Le 17 mars 1956, une dépêche de l’agence Reuter et un article du New York Times révèlent au monde occidental l’impensable : le 25 février précédent, à la fin du XXe congrès du Parti communiste soviétique, Nikita Khrouchtchev s’est livré à huis clos à un implacable réquisitoire contre Staline.

Le contenu de la longue déclaration reste cependant fragmentaire. Il faut attendre le 2 juin 1956 pour que le grand quotidien américain publie la quasi-intégralité de ce qui est resté dans l’Histoire comme le “rapport Khrouchtchev”.

Trois semaines pour apprendre et trois mois pour savoir. Comment un tel séisme a-t-il pu être dissimulé si longtemps ? Le rideau de fer était-il à ce point impénétrable qu’on pouvait y déboulonner un dieu en cachette ? En cinquante ans, tout et son contraire a été dit sur cette incroyable rétention d’information et sur la manière dont le scoop est finalement sorti.

S’y ajoute aujourd’hui un témoignage privilégié, celui de Sam Russell, 91 ans. Cet Anglais, d’origine juive polonaise, de son vrai nom Manassa Lesser, était dans les années 1950 le correspondant à Moscou du Daily Worker, le journal du PC britannique. Un historien français, Guillaume Bourgeois, maître de conférences à l’université de Poitiers, a longuement rencontré cet homme, en février 2006, dans sa retraite londonienne.

Sam Russell lui a expliqué comment il a été informé dès le début du mois de mars 1956 de l’existence du rapport. A partir du 28 février, le texte est en effet donné en lecture aux dignitaires des partis frères, puis aux communistes soviétiques. “Des réunions spéciales sont organisées dans chaque administration, dans chaque kolkhoze, par le procédé d’exemplaires numérotés qui doivent être restitués”, explique Sam Russell. Il est interdit de prendre des notes et de poser des questions.

Des dizaines de milliers de membres du PC de l’URSS, médusés, prennent ainsi connaissance en catimini d’un rapport qui dénonce trente ans de culte de la personnalité, fustige les purges sanglantes des années 1930 et critique le détournement du pouvoir collégial. L’objectif, jugé aujourd’hui improbable, est d’informer tous les camarades des dérives de Staline sans que l’Occident bourgeois ne le sache.

Le plus extraordinaire est que cette stratégie fonctionnera au moins un temps. Le témoignage de Sam Russell apporte en cela un éclairage précieux sur les moeurs journalistiques qui prévalaient en Union soviétique à l’époque. Moscou n’accueille alors qu’une poignée de rédacteurs étrangers.Il y a d’une part des correspondants d’organes communistes occidentaux, installés dans des appartements pour privilégiés, d’autre part, quelques représentants d’agences et de journaux “bourgeois”, regroupés dans des quartiers réservés aux étrangers.

Le premier groupe vit aux frais du régime, comme l’explique Sam Russell : ” La Pravda et, en son nom, l’Etat soviétique nous prenaient en charge entièrement. Nos salaires étaient même financés via la Croix-Rouge soviétique. (…) L’idée, c’était que nous envoyions des reportages sur les magnifiques progrès de la construction du socialisme en URSS.”

Le second groupe paie très cher le droit d’être là, en raison d’un rouble notoirement surévalué. Ces journalistes sont en outre soumis à une surveillance discrète, parfois à du chantage sur leur vie privée. Ils doivent surtout se colleter avec la censure officielle. “Nous ne pouvions envoyer nos articles que d’un bureau spécial pour étrangers situé au télégraphe central de Moscou, le glavlit. Nous écrivions nos papiers en deux exemplaires. Une employée anonyme les récupérait et disparaissait au fond de la pièce où elle les remettait à des gens que nous ne voyions pas. Cela durait un temps indéfini, qui allait de trois minutes à trois semaines”, explique Michel Tatu, qui fut le premier correspondant du Monde, à partir de 1957. Le texte revient plus ou moins caviardé, quand il revient.

Difficile donc de travailler. Plusieurs journalistes ont pourtant vent du rapport et des remous qu’il provoque dans toute l’Union soviétique. En Géorgie, région natale de Staline, sa lecture a occasionné des émeutes réprimées dans le sang.

Mais leur curiosité se heurte à des officiels qui démentent l’existence d’un quelconque texte. Les tentatives pour envoyer des éléments même fragmentaires ne passent pas la censure. “L’un des principaux événements du XXe siècle”, selon Guillaume Bourgeois, reste ainsi désespérément inaccessible.

Finalement, le journaliste de Reuter, informé par un mystérieux correspondant, part en vacances à Stockholm, d’où il enverra le 17 mars une dépêche de quelques paragraphes qui, pour protéger son auteur, sera datée de Bonn… Sam Russell a moins de chance. Il se heurte d’abord à l’appareil soviétique, qui nie l’existence d’un texte dont il a pourtant dans la poche une transcription détaillée. Quelques jours plus tard, il envoie au Daily Worker le fameux discours. Il ne sera jamais publié.

Comme les hiérarques obéissants du journal, les partis communistes occidentaux respecteront les consignes de silence. La délégation du PCF au XXe congrès – Maurice Thorez, Jacques Duclos, Pierre Doize, Georges Cogniot – aura ainsi lecture du rapport à Moscou. Réticents à toute déstalinisation, ces émissaires n’en piperont mot à leur retour, hors d’un cercle restreint. Pendant des années encore, le PCF ne parlera que du “rapport attribué au camarade Khrouchtchev”.

A l’Ouest, chacun tente d’en savoir plus sur ce texte bien vaporeux. André Fontaine, ancien directeur du Monde, se souvient en avoir eu une relation, en avril, lors d’un voyage en Yougoslavie.

Mais plusieurs versions orales, parfois contradictoires, circulent. Une épreuve écrite, semble-t-il venue de Pologne, parvient finalement à la CIA puis au département d’Etat. Le 2 juin 1956, le New York Times publie le texte, suivi en France par Le Monde, à partir du 6 juin.

Pourtant Nikita Khrouchtchev niera longtemps encore avoir rédigé ce rapport. Il affirme même, en mai 1957, que ce document a été “fabriqué par les services de renseignement américains”. Il ne confirmera officiellement ses attaques contre Staline que lors du XXIIe congrès, en 1961. C’est que le réquisitoire, s’il a permis d’asseoir le pouvoir du chef du Kremlin face à la vieille garde stalinienne, a également suscité des espoirs immenses de libéralisation du régime, en URSS et dans le bloc de l’Est. En Pologne, en juin, et surtout en Hongrie, en octobre 1956, éclatent des révoltes, durement réprimées. Très vite, après avoir laissé espérer une ouverture, le système s’est racorni.

Pour Sam Russell, c’est le début des désillusions. “Selon moi, la tragédie de l’ensemble du mouvement communiste, c’est que l’on n’a pas continué dans la voie que Khrouchtchev avait tracée à sa manière très rude. (…) Il y avait là l’occasion de rompre une bonne fois pour toutes…”, estime le vieil homme. Si, sur le fond, le rapport pouvait annoncer un changement, la manière dont il n’a été avoué que du bout des lèvres augurait mal de cette volonté de réforme.

A l’heure du village planétaire, quand un battement d’aile de papillon à Sydney devient aussitôt un ouragan sur CNN, une telle omerta est-elle devenue impensable ? Guillaume Bourgeois n’en est pas sûr : “Pour bien comprendre le phénomène du rapport Khrouchtchev, il faut se replacer à l’intérieur d’une communauté de croyants scellée par un pacte du secret.” Envie de voir ou de croire : le dilemme reste d’actualité.

Benoît Hopquin
Article paru dans l’édition du 19.03.06

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