Catherine Bréchignac, une forte tête pour le CNRS

LE MONDE | 13.02.06 | 15h35 • Mis à jour le 13.02.06 | 16h05

lle a laissé pousser sa frange, en a éclairci la teinte, mais a gardé le surnom que lui avait valu son combat héroïque contre Claude Allègre : “la Jeanne d’Arc du CNRS”. Elle en sourit. Elle en rajoute, même. “On m’a traitée aussi de cow-boy…” A l’évidence, elle n’est pas femme à se laisser désarçonner. Et le ministre de la recherche qui la brûlera vive n’est pas encore né.

Parcours
1946

Naissance à Paris.
1971

Attachée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
1994

Médaille d’argent du CNRS pour ses recherches sur les agrégats.
1997

Directrice générale.
2006

Présidente du CNRS.
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Catherine Bréchignac, qui vient de prendre les commandes du Centre national de la recherche scientifique, décapité par la démission de son président, Bernard Meunier, et le limogeage de son directeur général, Bernard Larrouturou, est une forte tête. Cerveau bien fait. Caractère bien trempé. “Une battante, hyperorganisée”, dit un collègue qui l’a connue étudiante. Forte tête, mais pas grosse tête. “Elle est restée spontanée, simple dans ses relations comme on l’est entre chercheurs. Les manières pontifiantes de la haute administration, ce n’est pas pour elle.” Les responsabilités, ajoute-t-il, ne l’ont pas détournée de la science concrète. “Elle a cette capacité de combiner une vision globale des enjeux de la recherche et un intérêt intact pour une manip’pointue. Ce n’est pas si courant !”

De fait, elle n’imagine pas une seconde que revêtir le tailleur chic de présidente du premier organisme de recherche français l’oblige à laisser au vestiaire sa blouse de physicienne. “Les femmes, elles, sont capables de mener plusieurs tâches en parallèle”, lance-t-elle avec des accents de suffragette.

La science, Catherine Bréchignac l’a tétée au biberon. Son père, Jean Teillac, élève d’Irène Joliot-Curie, dirigera l’Institut du radium et l’Institut de physique du CNRS avant d’être nommé haut-commissaire à l’énergie atomique. Sa mère est professeur de physiologie. La famille fréquente les cercles savants, est amie d’Hubert Curien. La jeune fille se sent “très attirée par la littérature”, mais opte pour les sciences, “par facilité, presque par paresse”. Son parcours est classique : ENS de Fontenay-aux-Roses, agrégation de physique, doctorat. Son sujet de thèse — déplacement isotopique par spectroscopie laser — dans la grande tradition de la physique nucléaire. Sa voie toute tracée : attachée, puis chargée, enfin directeur de recherche au CNRS.

Elle ne tarde pas, toutefois, à sortir des sentiers battus en s’intéressant aux agrégats, petits amas de quelques milliers à quelques millions d’atomes, jetant ainsi un pont entre la physique atomique et moléculaire et la physique du solide. Cette exploration des propriétés des petits systèmes, à une époque où les nanosciences ne sont pas encore en vogue, lui vaudra, en 1994, la médaille d’argent du CNRS. Et quelques-uns de ses plus beaux souvenirs de labo. “J’ai vécu des moments extrêmement forts, à en perdre le sommeil. Quand vous vous lancez sur une piste nouvelle, vous êtes toujours aux limites de ce qui est connu, au bord du vide. La science, comme la marche, procède du déséquilibre”, décrit-elle en citant saint Augustin : “Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion.”

Elle mettra la même ardeur à diriger le laboratoire Aimé-Cotton d’Orsay, puis le département de sciences physiques et mathématiques du CNRS. Avant d’être appelée à la direction générale de l’organisme par le ministre socialiste de l’éducation et de la recherche Claude Allègre. Il veut en faire un “symbole” — c’est la première fois qu’une femme dirige cet établissement — et lui confie une mission : “débureaucratiser le CNRS”. Peut-être compte-t-il aussi sur sa docilité pour pousser ses réformes : changer d’autorité les statuts du CNRS, supprimer ses laboratoires propres, recentrer la recherche autour des universités.

Mais Catherine Bréchignac entre en résistance. “Je suis responsable d’un organisme et je n’ai pas l’habitude qu’on me tienne la main”, prévient-elle. En privé, elle jure de bouter hors du CNRS ce “fou furieux” d’Allègre. Celui-ci sera contraint de faire marche arrière, avant d’être emporté par la fronde des enseignants. Catherine Bréchignac triomphe. Son mandat ne sera pas renouvelé. Sans un mot, elle retourne à son laboratoire. Reprend ses expériences.

Revenue aujourd’hui par la grande porte à la tête du CNRS, elle dispose d’un solide capital de confiance parmi ses pairs. “Je la crois profondément attachée à la science et au CNRS”, dit le président de l’Académie des sciences, Edouard Brézin, qui présidait l’organisme quand elle en était directrice. “Elle possède une bonne expérience internationale, connaît de près les mécanismes européens, est proche des milieux industriels”, complète-t-il.

“Dans la communauté, elle a laissé un bon souvenir. Vous ne trouverez personne pour en dire du mal, assure Henri Audier, du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU). C’est une femme autoritaire, mais qui sait écouter et être souple quand c’est indispensable. Elle était au départ antisyndicaliste, mais elle a très vite évolué.” Le danger qui la guette, ajoute-t-il, est que le CNRS soit “étranglé financièrement par la droite, sans marge de manoeuvre”.

Catherine Bréchignac devra sûrement livrer de nouvelles batailles pour obtenir des moyens à la hauteur de ses ambitions. Mais elle ne veut faire de procès d’intention à personne. Pas plus qu’elle ne se sent l’obligée d’aucun camp. En 1981, elle a signé l’unique pétition de sa vie, en faveur de François Mitterrand. “Il est vrai que Mitterrand était très à droite, beaucoup plus que moi sûrement, brouille-t-elle les cartes. Son premier mandat m’a déçue et je n’ai plus voté pour lui.”

A l’automne 2005, l’UMP lui a demandé de contribuer à la rédaction de son programme politique. “Nous sommes en démocratie, l’UMP est majoritaire et n’avait pas beaucoup d’idées sur la science. C’était mon devoir d’y aller, explique-t- elle. Je reste libre de mes opinions : je suis progressiste et il y a des gens très bien partout.” De ses engagements personnels, pas davantage que de sa vie privée, elle ne veut parler. “Ce qui me touche, confie-t-elle pourtant, c’est la valeur ajoutée par l’homme, la façon dont il modèle la nature”. Elle aime “les villes, les ponts, l’architecture”. La poésie comme la technologie. En somme, “les hommes” et ce qu’ils savent “construire”. La présidente du CNRS ne dit pas autre chose, qui voit sa “première richesse” dans “ses hommes et ses femmes”.

Pierre Le Hir
Article paru dans l’édition du 14.02.06

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