La Guyane, département le plus touché par le sida

LE MONDE | 29.11.05 | 14h29 • Mis à jour le 29.11.05 | 16h23
CAYENNE CORRESPONDANT

On est plutôt dans le déni de la maladie, la stigmatisation des malades, qui sont rejetés. Il est très difficile ici d’être toléré en tant que séropositif.” Médecin inspecteur à la direction de la santé et du développement social (DSDS) à Cayenne, en charge du dossier sida, Anne Barbail ne mâche pas ses mots.

CHIFFRES
NOTIFICATIONS.
Depuis la mise en place de la déclaration obligatoire du VIH en mars 2003, 6 302 cas ont été notifiés, dont 2 891 en 2004. En tenant compte d’une exhaustivité évaluée à 61 % en 2004 ainsi que des retards de déclaration, l’InVS estime à 7 000 le nombre de séropositivités découvertes en 2004, contre 6 000 en 2003.

STADE SIDA.
La proportion de personnes dont la séropositivité est découverte à un stade symptomatique est de 29 %. Fin 2004, le nombre de personnes vivant en France ayant développé un sida est d’environ 25 700.

NOMBRE DE SÉROPOSITIFS.
Fin 2003, le nombre de porteurs du VIH était estimé à 120 000.

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Deux ans et demi après le cri d’alarme du Conseil national du sida, la situation est toujours aussi préoccupante dans ce département de 185 000 habitants, situé entre le Suriname et le Brésil, en Amérique du Sud. En Guyane, 1,2 % des femmes enceintes étaient atteintes du VIH en 2004, ce qui vaut au département d’être classé en zone d’épidémie généralisée, selon les normes de l’Organisation mondiale de la santé. Les femmes sont autant touchées que les hommes, principalement dans la tranche 30-39 ans, les malades étant également nombreux parmi les enfants de 0 à 9 ans (une soixantaine sont porteurs du virus en 2005). Le nombre de personnes suivies n’a cessé d’augmenter, pour dépasser les 1 000 patients. La DSDS prévoit un doublement d’ici à 2010.

En Guyane, 85 % des transmissions se font dans le cadre de relations hétérosexuelles, contre 50 % en métropole. “Il y a beaucoup de multipartenariat, voire de recours à la prostitution, explique le docteur Barbail. Les gens estiment connaître leur partenaire et justifient ainsi l’absence de précaution.”

Selon la DSDS, 20 % des personnes atteintes vivant en couple ne disent pas leur séropositivité. “C’est un sujet extrêmement tabou. De nombreux patients ne révèlent pas leur maladie à leur famille, ce qui complique la prévention”, analyse Luc de Domingo, généraliste à Saint-Laurent-du-Maroni, et membre du réseau Matoutou, de lutte contre le sida. “Il n’y a pas d’associations de séropositifs en Guyane, déplore Bruno Chautemps, chargé de mission pour Sidaction aux Antilles-Guyane. Tant qu’il n’y aura pas de personnes séropositives montrant qu’elles mènent une vie normale, le VIH restera quelque chose d’indicible.”

En Guyane, deux tiers des malades sont étrangers, venus de pays durement touchés par l’épidémie : Haïti (3,4 % de femmes enceintes séropositives en 2003-2004, selon l’Onusida), le Suriname (plus de 1 %), Guyana (plus de 2 %) ou encore le nord du Brésil. “Les frontières sont largement perméables, et la France offre des possibilités de prise en charge, explique le docteur Barbail. Le sida, c’est l’étranger : c’est un discours bien présent, qui permet aux gens de se dédouaner, d’avoir l’impression de se mettre à l’abri du risque.”

Le fléau n’épargne personne : le 15 novembre, le tribunal de Cayenne a condamné un Guyanais à sept ans de prison pour avoir contaminé six jeunes femmes, alors qu’il se savait séropositif.

“En Guyane, en dépit de l’investissement de certaines personnes, l’épidémie n’est pas maîtrisée, expliquait en avril 2003 le Conseil national du sida. Les faiblesses de la lutte contre le VIH-sida mettent en évidence les lacunes du système de santé guyanais dans son ensemble.” Confirmée en “priorité de santé” en décembre 2002, la lutte contre l’épidémie a fait l’objet d’un programme régional de santé en mai 2003.

Les pouvoirs publics ont investi 1,7 million d’euros en 2005 pour soutenir 25 projets. Ainsi, depuis trois ans, deux salariés de l’association Entr’aides Guyane mènent des actions de prévention et d’accompagnement auprès des prostituées de Cayenne, trois nuits par semaine. Au cours de la dernière année scolaire, 12 enseignants ou futurs enseignants ont été formés pour être eux-mêmes formateurs “en éducation à la sexualité auprès des jeunes”. Quatre-vingts élèves de l’Institut universitaire de formation des maîtres doivent suivre à leur tour ce cursus cette année. Douze personnes, le plus souvent des agents des centres de prévention maternelle et infantile du conseil général, ont reçu une formation de conseiller conjugal, dispensée par le Planning familial.

Créée fin 2003, une centrale d’achat de préservatifs a permis d’approvisionner toute la Guyane, assurant un stock permanent tout en faisant baisser les prix. Cette année, selon la DSDS, plus de 500 000 préservatifs ont été distribués, contre 200 000 en 2002. L’usage du préservatif a même reçu le soutien public de Mgr Laffont, l’évêque de Guyane, qui plaide malgré tout pour la fidélité dans le couple.

La prévention est aussi menée par le biais de courts-métrages du cinéaste guyanais Marc Barrat pour l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé. Diffusés depuis fin 2004 à la télévision, ces sketches semblent avoir fait mouche. “A la vue des chiffres de l’épidémie, je me sens déprimée, mais quand je vais dans les écoles, je me rends compte que le message de prévention est bien passé”, constate Denyse Cassin, déléguée régionale de Sida Info Service.

Mais, comme le montrent les chiffres, beaucoup reste à faire, notamment dans l’Ouest guyanais. A Saint-Laurent-du-Maroni, le réseau Matoutou fédère l’hôpital, des médecins de ville, des travailleurs sociaux et des médiateurs culturels pour “pallier les carences de l’hôpital public”, explique Valéry Nasser, praticien hospitalier et président du réseau associatif. Avec entre cinq et six salariés, la structure soutient les patients et veille à la bonne observance des traitements. Le médecin souligne la “précarité” de ses 340 malades, “beaucoup de migrants”. M. Nasser évoque également le manque de moyens humains et matériels à l’hôpital, et “le nombre croissant de malades, de plus en plus difficiles à prendre en charge”. “En l’absence d’une bonne observance thérapeutique, craint Mme Nasser, on multiplie les risques de fabriquer des virus résistants.”

Les membres du réseau ont d’ailleurs envoyé, il y a quelques jours, une lettre au ministre de la santé, Xavier Bertrand, et au ministre du tourisme et maire de Saint-Laurent, Léon Bertrand. “Si, le 30 novembre, nous n’avons pas obtenu de moyens supplémentaires, alors nous fermons le centre de dépistage anonyme et gratuit de Saint-Laurent le 1er décembre”, menacent les professionnels de santé.

Laurent Marot
Article paru dans l’édition du 30.11.05

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